SE TIRER SUR LA COMÈTE

SE TIRER SUR LA COMETE
ARPENTAGE DES PLANÈTES QUEER

Par Samy Lagrange

On arpente les fictions queer pour retrouver les histoires que l’on nous a dérobées,
on se projette sur des planètes queer pour échapper à l’orbite imposé.

#5 AMINE HABKI

 

Habituellement, je me fiche des matières, des techniques. Je me rappelle n’avoir jamais vraiment compris comment on faisait les choses. Je crois que j’en ai un peu honte et que c’est pour ça que je me convaincs que ça ne m’intéresse pas.
Je me suis dit que je ne parlerai pas trop des fils de laine et des toiles de jute d’Amine Habki ; je voulais qu’il me raconte les histoires qu’il invente, celles de ces hommes toujours torse nu. Mais Amine n’invente pas d’histoires, il raconte encore une fois celles qui existent déjà. Et c’est en brodant qu’il les transforme vraiment.

Amine habite une planète qui rend les hommes mous, qui rend les hommes doux.

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Amine Habki, Strongly loose, 2023. © Titouan Garcia.

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Amine effiloche les hommes, trace vaguement leurs contours dans la laine, fluidifie leurs corps jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que des fils qui pendent et qui traînent. Les hommes boulochent.

L’histoire de l’art, à une époque obsédée par le corps des hommes, était gênée par les contours flous. Les peaux trop tendres, trop molles des éphèbes étaient si belles mais – alors qu’on commençait à différencier, distinguer, séparer tout, surtout les sexes – ces lignes imprécises avaient la fâcheuse tendance à ne pas fermement définir le corps, à permettre toutes les porosités, toutes les métamorphoses. Porte ouverte à l’indifférenciation, à l’androgynie, au trouble dans le genre. Beau mais dérangeant.
Des hommes un peu femmes ? Des hommes qui glissent dans des hommes ? Le mou, le doux, c’est dangereux.

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Amine Habki, De l’autre côté, 2021, vue d’exposition Festival Art et Humanité, Théâtre 95, Cergy, 2022.

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Amine habite une planète où les hommes sont rendus inoffensifs, décoratifs. Des motifs colorés qu’on met sur nos rideaux. On peut les détricoter. Amine convie les hommes sur une planète-piège. Il desserre et défait leurs mailles, et ça a l’air de leur plaire.

Ça leur plaît car, ce qu’il leur enlève, ce n’est pas vraiment des atours choisis, mais des vêtements qu’on leur a toujours faits porter. On met juste les costumes d’autres sur soi. Amine parle des corps manquants et des corps manqués. Des corps fantasmés et virilisés sans leur accord, dont on ne tolère ni la douceur ni la passivité. Des corps-armures qu’il prend le temps d’effeuiller avec prudence et pudeur. Il ne dévoile pas tous les secrets de ces hommes mais leur ôte un peu de ce qui les alourdissait inutilement. Le mou, le doux, ça soulage.

A l’heure où celleux qui en avaient été exclu·es se réapproprient les savoirs techniques, revendiquent le travail manuel, je ne comprends toujours rien à comment sont faites les choses. La machine du genre est complexe mais, parfois, il suffit de tirer sur un fil.

 

Amine Habki, Le Jardin des aveugles, 2023, vue d’exposition Salon de Montrouge, 2023.  © Zoé Chauvet.

 


Merci à Amine Habki d’avoir tout rendu simple et doux

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Amine est résident de l’Atelier Œ à Montreuil. Il participe en février 2024 à l’exposition “Construire un feu” curatée par Juliette Hage à la Tour Orion.

Chemin de traverse, déviation dans l’arpentage : les corps peints et recouverts de fluides de Éden Adèle, les corps qu’on refuse habituellement de voir.

 

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