SE TIRER SUR LA COMÈTE

SE TIRER SUR LA COMÈTE
ARPENTAGE DES PLANÈTES QUEER

Par Samy Lagrange

On arpente les fictions queer pour retrouver les histoires que l’on nous a dérobées, on se projette sur des planètes queer pour échapper à l’orbite imposé.

 

#7 NELSON BOURREC CARTER

Au collège, j’étais obsédé par Charmed et je dédiais mes samedi soirs à l’exercice périlleux qui consistait, au début des années 2000, à suivre le fil d’une série américaine via sa diffusion aléatoire à la télévision française. Mon père essayait régulièrement de me faire dire que je regardais pour reluquer les actrices, seule raison acceptable à mon obsession. Mais je n’étais pas amoureux d’Alyssa Milano. J’étais fasciné par le pouvoir des trois.

Comme les trucs qui semblent évidents et qu’on n’interroge jamais, j’ai mis des années (des décennies) à comprendre vraiment pourquoi. La magie, c’est une puissance qui s’impose sans force physique. C’était un contre-pouvoir au modèle de la performance virile dans lequel je grandissais. Je rêvais d’exister puissamment sans avoir l’attirail démonstratif de l’adolescent qui pouvait se défendre. La magie, c’est une force profonde et calme, qui surprend quand elle jaillit car elle jaillit toujours d’où on ne l’attend pas. Elle vient révéler une puissance insoupçonnée, celle d’un endroit qu’on considérait jusqu’alors comme intrinsèquement faible, impuissant, vulnérable. Et puis boom, il dégomme tout et c’est beau, c’est la revanche.

Dans Charmed, le plus grand pouvoir est celui du manoir qui protège ses occupantes depuis des générations. Insoupçonnable.

 

Nelson Bourrec Carter, It’s Coming From Inside the House, 2022, vidéo, 10mn.

 

Nelson Bourrec Carter traque ces grandes maisons américaines à travers les films d’horreur de nos adolescences. Ces plans larges qui habituellement ouvrent et ferment l’épouvante. Des images d’inquiétante étrangeté où les baraques sont lourdes et immobiles. Elles attendent patiemment d’être envahies par une famille en quête d’un nouveau départ, par des enfants attachiants, par des exploratrices curieuses ou des exorcistes furieuses. Mais quand ça part en couille – parce que ça part toujours en couille – tout le monde se barre, s’échappe de la maison illico. Home invaders, home escapees. Quand on commence à faire couler le sang, à foutre le feu, à perdre la tête et à se tirer en claquant la porte, la maison est la seule à ne jamais pouvoir fuir. 
Dans It’s Coming From Inside the House, Nelson trace une métaphore qui remue toute mon adolescence d’un coup.

 

 

 

Extraits de leurs films, de leurs histoires, Nelson agrège ensemble les plans ; ces maisons isolées deviennent peuple et s’expriment d’une seule voix. Elles disent ce que c’est de vivre immobile dans un monde où le paradigme est la mobilité, où le principe de survie repose sur la fuite ; dans un monde où les règles et les normes ne sont pas conçues pour nous. Elles ressentent, absorbent, supportent tous les tremblements de l’horreur, sans pouvoir bouger ; elles doivent affronter chaque problème quand les autres peuvent les fuir.
Alors on les amalgame au problème. Maisons hantées, horrifiques, diaboliques. On projette nos anxiétés et nos fantasmes.

Mais elles sont aussi celles qui résistent à tout. Elles ont appris à survivre à toutes les agressions. A se défendre parfois, à riposter. Extrahumaine, faite de ce bois qui grince, c’est une espèce qui déjoue les lois de l’évolution : elle s’adapte à l’horreur et survit à celleux qui pourtant se reproduisent pour continuer d’exister. Ces maisons regardent passer ces autres qui, génération après génération, les envahissent, les salissent et les fuient. Elles savent leur pouvoir enfoui et la revanche qui vient.

Sounds queer, right ?

Merci à Nelson Bourrec Carter de m’avoir montré que les choses qui font peur sont parfois des choses qui se défendent.

Instagram / Site

Le travail de Nelson sera visible prochainement à She Devil XIII au Studio Stefania à Rome, dans les expositions « Eco-luttes » de la maison des arts de Malakoff, « Stop & Stare » de l’UTA Artist Space à Atlanta, et au Haus der Kulturen de Welt de Berlin dans le cadre des Rencontres Internationales Paris/Berlin.

Chemin de traverse, déviation dans l’arpentage : les oeuvres en formes de fanfictions de Jimmy Beauquesne, les fascinations queer pour la pop culture de Paul Garcin et les dances pop-macabres de Samir Kennedy.

 

 

 

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