SE TIRER SUR LA COMÈTE

SE TIRER SUR LA COMÈTE
ARPENTAGE DES PLANÈTES QUEER

Par Samy Lagrange

On arpente les fictions queer pour retrouver les histoires que l’on nous a dérobées, on se projette sur des planètes queer pour échapper à l’orbite imposé.

#8 NATHAN CARÊME

On squatte au stade communal et on arpente les chemins agricoles. On se baigne dans le cours d’eau que les vaches traversent. Je m’amusais et je m’ennuyais pendant les après-midis de pêche. Je voulais mettre les pieds dans l’eau mais ça me faisait mal au cœur de transpercer l’asticot avec l’hameçon. Soft boy. Alors les hommes reprenaient ma canne et me demandaient d’aller faire du trouble. Faire du trouble c’était remuer le fond de la rivière pour attirer les poissons. J’adorais faire du trouble.

En remuant le fond, je participais à ce que la rivière avait de profondément étrange. Il s’agissait de potentiellement révéler tout ce qui était là ; enfoui, tapi et ensablé. Il fallait sonder ce monde sous la surface avec prudence, bousculer sans tout réveiller. Il y avait des monstres pas loin et je le savais.

Nathan Carême, La détente, siège médical articulé Marcel Franco (1950), mortier, vaseline, 200 x 90 x 70 cm, exposition personnelle Prendre l’eau, commissariée par Benjamin Grivot, Église-musée Saint-Nazaire de Bourbon-Lancy, 2022.

Nathan Carême est le nouveau gardien, celui qui veille. Il sait ce qui arrivera si l’on creuse trop le sable et la roche. Il collecte les indices de la résurgence qui commence déjà. Comme moi, Nathan a vécu près des rives de la Saône ; il l’a fouillée, il l’a veillée. Tout près, dans les carrières, les coups des tractopelles. Dans les affluents, le niveau qui baisse. Aux confluences, les terres qui s’effondrent. Sous les alluvions, on voit bien le passé qui déchire le fond. Nathan écoute les présages et nous montre ce qu’il y a dans la déchirure.

Dans la petite rivière, il y avait des trous d’eau. Les grands connaissaient leurs emplacements et me les avaient appris. Le terme était simple et énigmatique, je fantasmais des tourbillons qui m’avaleraient. Mais je savais les éviter. En revanche, j’étais encore terrorisé par le silure qui rôdait forcément. Les lieux de résurgence font peur, mais pas tant que ça pour celleux qui savent que c’est chez elleux.

Nathan Carême, Le marchand de sable, 2020, boucle vidéo (13 min), graisse de moteur, poussière.

 

Nathan Carême, Fortune, ruines de Saône et eau de Saône, dimensions variables, présentée à l’Abattoir, Chalon-sur-Saône, 2019.

Nathan nous prépare à rencontrer ces êtres du passé qui n’en finissent pas de survivre. J’ai peur, mais pas tant que ça. J’ai l’impression que moi aussi je pourrais finir sous les sédiments d’une montagne ou d’un cours d’eau. Je pourrais devenir un monstre oublié, caché sous des couches archéologiques qu’on ne remuera pas pendant longtemps. Et je pourrais resurgir à la faveur d’un tremblement.

Nous avons la hantise du sol qui convulse sous nos pieds. « Une hantise ? C’est quelque chose ou quelqu’un qui revient toujours, survit à tout, réapparait de loin en loin, énonce une vérité quant à l’origine. C’est quelque chose ou quelqu’un que l’on ne peut oublier. Impossible, pourtant, à clairement reconnaître. »*

Nathan est le nouveau gardien. Il erre le long de la brèche qui fissure le monde et fait du trouble pour voir ce qui est prêt à en sortir. Sous la forme de limaces et de scolopendres géants, il nous présente les bouts de nous-mêmes qui s’étaient faits enfouir et qui voulaient revenir. C’est ici chez moi, près des carrières, dans les rivières, proches des monstres qui resurgissent sous les terres boueuses de Bourgogne.

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Nathan Carême, Meunier tu dors, vue d’exposition personnelle, 2023, Ateliers Vortex, Dijon.

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Nathan Carême, L’Apnée, huile végétale, mortier, 270 cm, intervention in situ en résidence avec le collectif Portail pour l’exposition collective Il y a de l’orage visible, 2023, Espace Claude Forêt, Chagny.

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Merci à Nathan Carême d’avoir dévoilé les strates sous mes pieds.

Instagram / Site

Nathan est lauréat de la résidence temporaire à la Station de Nice de septembre à décembre 2024, et publiera cet été Rainbow Paradise, un recueil d’errances souterraines conçu avec Victor Sirot.

Chemin de traverse, déviation dans l’arpentage : les quêtes visuelles et partagées de Maxime Buono.

 * Georges DIDI-HUBERMAN, L’Image survivante, Paris, Les Editions de minuit, 2002, pp. 28-29.

 

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