Je crois qu’Internet nous a rendus hypermnésiques. Il exige l’archivage constant des moindres recoins de nos vies dans le flux sempiternel, alors même qu’il est impossible d’en mémoriser une seule information. Ce qui est supposé nous soulager se dissout dans un zapping insondable, jonché d’images toujours plus illisibles, de souvenirs viraux et d’archives orphelines. Aucun d’entre nous ne possède vraiment la clef de ces arcanes. Alors, doit-on céder à l’oubli, aux prophéties technologiques et aux fictions complotistes qui prospèrent dans les angles morts du numérique ?

Louise Belin et Anne Swaenepoël en arpentent les tréfonds, en se laissant guider par des signaux faibles. Si l’une fige les fantômes de ces images pauvres, fatiguées par leur circulation et leur duplication exponentielle, l’autre met en scène les spectres des identités lacunaires qui les habitent. Biberonnées aux fake news, happées par le doomscrolling et les logiques d’une économie de l’attention qui anticipe déjà nos désirs, Louise et Anne renversent les injonctions à une disponibilité permanente. Face à un attention span toujours plus réduit, leur travail respectif accueille la fatigue et l’échec pour redonner une épaisseur politique à ce que les algorithmes déclarent déjà obsolète.

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Avant de peindre, Louise Belin arpente les low worlds d’Internet. Elle traque ce qui y gît : les déchets en puissance de nos savoirs, de nos souvenirs et, peut-être aussi, de nos augures. Pour mieux se perdre dans les hors-champs du monde, elle dig des anecdotes oubliées, démêle des théories loufoques, examine nos délires collectifs et nos vérités dilapidées. Au gré de ces amas de flou précipité et de rebuts virtuels, elle navigue à l’aveugle. En regardant d’en bas ce que les dispositifs de surveillance produisent, Louise fait parler les angles morts qui portent les stigmates de leur réplication dans l’infloglut. S’y propagent dessymboles distordus et inachevés, propres aux visions hypnagogiques. Les reliefs cartographient une série de lieux indistincts, d’injonctions illisibles et d’accidents qui n’adviennent pas. Fruits d’un burn-in globalisé, sommées de rester disponibles 24/7, les images, tout comme les corps, s’épuisent. Que racontent-elles, sinon un présent liquide déjà obsolète ? En figer les fantômes, c’est soustraire ces faibles survivances à une disparition promise. Cet atlas spectral nous guide vers des territoires ingouvernables et improductifs. Ce sont nos états de repos, de méditation et d’hypnose qui libèrent notre attention des captures du capitalisme numérique.

Anne Swaenepoël projette ses angoisses sur des souvenirs qui ne sont pas les siens. Ses clics capturent des vidéos orphelines, épuisées à force d’être répliquées. Au gré de collisions incongrues, elle les arrache à leur contexte initial puis fait coexister leurs vérités multiples. Sa voix se superpose à ces samples visuels pour leur attribuer de nouvelles narrations, infidèles et pourtant vraisemblables. Chacune de ses contre-histoires accumulent des pensées fugitives et une anxiété que d’aucun·e reconnaît sans jamais pouvoir la revendiquer. Ci-gît les inquiétudes d’une génération dispersée dans l’infloglut.
Sans relâche, IA, PNJ et avatars répètent des scénarios de réussite dont personne ne semble pouvoir s’extraire. Condamné·es à répéter un rôle assigné dans les boucles de leurs vaines performances, contraint·es à se transformer, à sociabiliser ou à produire la meilleure version d’elleux-mêmes, leurs corps numériques épousent les contours de l’obsolescence qui les guette. Leurs doutes migrent d’une interface à l’autre, se répliquent, se contaminent et composent une communauté d’identités surmenées et introverties. Leurs existences et leurs désirs de reconnaissance se résument-ils désormais à une suite de comportements prédictibles ? Dissociée d’un monde qui a perdu sa gravité, son sérieux et son poids, Anne adapte ses propres règles à des histoires jouables. Si le but n’est plus de gagner mais seulement de ne pas perdre, l’échec cesse alors d’être considéré comme une anomalie.

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Louise Belin et Anne Swaenepoël se rencontrent aux Beaux-Arts de Rouen en 2016, au sein d’une promotion qui se structure en dehors des logiques concurrentielles. Les expositions DIY organisées dans des espaces non-dédiés à l’art, les groupes de discussion sans début ni fin, les ressources mutualisées et les premières formes d’autogestion constituent moins les souvenirs de ces années de formation que le socle d’une méthode qu’elles appliquent encore aujourd’hui.

En 2019, Louise et Anne bifurquent au sud sans jamais délaisser leur complicité et leurs échanges quotidiens : captures d’écran, memes, articles, outils administratifs, appels à candidature, podcasts, intuitions et tests de personnalités irriguent cette « relation épistolaire virtuelle » ininterrompue. Une fois diplômées des Beaux-Arts de Marseille pour la première et de la Villa Arson pour la seconde, puis réunies lors d’une résidence à la Villa Dufraine en 2025, elles sont davantage enclines à construire des projets à deux. Leur amitié, tout comme leurs œuvres respectives, fonctionne par dérives complotistes, se construit sur des archives usées et se répond par rebonds imprévisibles.







