LUMA…CADABRA : la magie pour un monde commun ?

À LUMA Arles, s’est tenu le second symposium Récits de superstition et de magie, conçu et organisé par Vassilis Oikonomopoulos, Flora Katz, Salma Mochtari et Martin Guinard.  Pendant trois jours, conférences, performances et ateliers ont pris place dans la tour aux mille  éclats, épicentre du pouvoir de l’art et de l’argent, et c’est peut-être là tout le paradoxe, pour y  présenter la magie comme pratique de la vulnérabilité et du contre-pouvoir.  

P. Staff, Bloodheads (Kunsthalle Basel) (detail), 2023, installation view, Kunsthalle Basel. Photograph: Philipp Hänger / Kunsthalle Basel. Courtesy of the artist and Kunsthalle Basel.

À travers un panel d’invités interdisciplinaires et internationaux, de la plasticienne Gaëlle Choisne  (prix Marcel Duchamp 2024) à la curatrice et chercheuse Stephanie Seidel, présentant les  installations magiques de Betye Saar¹, et jusqu’à l’analyse des peintures de Célestin Faustin² par  l’historien Carlo A. Célius, le symposium mettait en lumière la magie comme un art de la faille. À la  fois dans sa capacité à fendiller le réel quand ce dernier se révèle trop rigide, restrictif ou  autoritaire. Mais aussi dans son désir d’occuper les creux, les vides ; de réparer, de penser, de  rassembler ce qui a été distendu ou même rompu. En traversant les histoires culturelles queer de  la côte ouest américaine et de l’Europe, en explorant les mouvements culturels afro-américains  tels que le Black Arts Movement, ou encore en analysant la manière dont la perception occidentale  du vaudou a façonné la réception des traditions artistiques haïtiennes, une constante s’impose : la  magie colmate, remplit, fait des espaces vides entre les corps, humains et non humains, un  territoire de joie et d’invention. 

Betye Saar, House of Fortune, 1988, installation view, Betye Saar: Serious Moonlight, Kunstmuseum Luzern, 2023. Photograph: Marc Latzel. Courtesy of the artist and Roberts Projects, Los Angeles.

Mais de quelle magie parle-t-on, et en quoi rejoint-elle des pratiques artistiques ? L’une des  premières interventions du symposium, une performance de Romain Noël, écrivain, et de Low Lov,  artiste performeuse, se risquait à l’exercice délicat d’une définition. Entrée en matière aussi habile  que périlleuse : car comment définir la magie quand celle-ci se nourrit précisément du flou, de  l’ombre et du mystère ? Articulant texte poétique et chant, on pouvait y entendre : « il n’y a rien ici  de mugissant », « elles (les magies) sont les cordes qui nous attachent aux choses ». La  dimension non-autoritaire et égalitaire était ici centrale, décrivant la magie comme une  « technologie relationnelle », où « abracadabra » se fait cri de ralliement. 

Gaëlle Choisne, TEMPLE OF LOVE, 2018, installation view, Bétonsalon – Centre d’art et de recherche, Paris. Photograph: Aurélien Mole

À l’écoute de ce poème, on prit conscience que la magie ne se décrète pas ; que l’incantation ne  suffit pas à la faire advenir. En effet, elle requiert des à-côtés du langage, des opérations et des  matières qui la construisent. En ce sens, elle partage avec l’art la notion d’ambiance : ce par quoi «  la magie prend » ou ne prend pas, cette alchimie par laquelle les choses deviennent agissantes et  transforment les sujets. Comme le rappelait récemment la sociologue de la culture Eva Illouz : « Je  ne sais pas si Dieu existe, mais ce que je sais, c’est que la croyance qu’en ont les humains a  produit des effets très puissants et concrets sur le monde.»³. Alors quels sont au juste les effets de  la magie sur le monde ? Et sont-ils comparables à ceux de l’art ou de Dieu ? Des interrogations  auxquelles on supposait que le symposium se confronte ; elles furent toutefois contournées pour  laisser place à une succession de témoignages, certes en lien avec la magie, mais trop rarement  problématisés. 

Betye Saar, Spirit Catcher, 1977, Collection of Kyle McBain Leeser, Los Angeles. Photograph courtesy of Roberts Projects, Culver City.

Car derrière le refrain : « La révolution sera magique ou ne sera pas »⁴, c’est l’attachement à une  conception de la magie comme force politique qui interroge. L’envisager comme une puissance  kaléidoscopique qui s’oppose à l’État unitaire et fixe nous permet de saisir le caractère  nécessairement morcelé de tout contre-pouvoir. Et nous conduit aussi à nous demander si le pouvoir magique n’est finalement pas le seul qui subsiste quand on a été dépossédé de tout : des  pouvoirs de l’argent, du partage et de la redistribution, élémentaires pour persister dans son être.  Mais la magie n’est-elle pas, dès lors, le risque d’une consolation qui illusionne, au détriment d’une  lutte effective pour le partage des pouvoirs ? 

Ho Tzu Nyen, O for Opium, 2023.

En outre, l’approche politique n’est pas sans poser la question du réel : c’est-à-dire de ce à partir  de quoi se construit un monde commun. Que reste-t-il du réel quand la magie recouvre tout ?  Comment s’accorder sur le monde lorsque les faits sont secondaires, voire invalides ? Or c’est  précisément sur cette base commune que les autocrates contemporains prospèrent. Les  mensonges de Donald Trump et de Vladimir Poutine relèvent d’une novlangue empoisonnée, qui érode les conditions de la vérité démocratique. La réduction du langage aux slogans, à des  formules performatives fallacieuses, ne constitue-t-elle pas une version contemporaine de la  formule magique ? Je ne parlerai pas pour autant de magie noire car le symposium a très  justement rappelé que cette dichotomie entre magie blanche et magie noire prenait racines dans  un imaginaire occidental colonial et misogyne qui classe et hiérarchise. Il n’en demeure pas moins  que c’est bien la fonction des mots, qu’ils détruisent ou intensifient le réel, qui est en jeu ici. 

P. Staff, On Venus, 2019, video still, installation view, Göteborgs Konsthall, Gothenburg, 2023. Photography: Hendrik Zeitler. Courtesy of Göteborg International Biennial for Contemporary Art.

À l’issue du symposium une conclusion se fait jour : l’imagination n’est jamais un problème en soi,  elle le devient lorsqu’elle prétend dire, à elle seule, la vérité. Un pharmakon, doncaussi  dangereux qu’émancipateur pour produire le vivre ensemble. Car ce que la magie et l’art partagent  de plus précieux, c’est ce qui, dans la fiction, préfère le pluriel à l’univoque. 

¹Betye Saar est une artiste afro-américaine née en 1926 à Los Angeles
²Célestin Faustin est un peintre haïtien et un prêtre vaudou (1948-1981)
³Conférence ECHO du 19 septembre 2025, organisée par Cap Sciences, Eva Illouz présente  son ouvrage Explosive modernité : malaise dans la vie intérieure aux éditions Gallimard.
⁴Texte extrait de la performance de Romain Noël et de Low Lov à LUMA, Arles le 13/12/2025
Barbara Cassin. La guerre des mots Trump, Poutine et l’Europe : « Trump et Poutine inventent  chacun leur novlangue. Et moi, j’ai peur qu’un jour on ne puisse plus dire : ceci est un  mensonge. », Flammarion, 2025.

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